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Eloge de René Girard par Michel Zink ( extraits )

M. Michel Zink, a été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. René Girard et a prononcé son éloge dont voici de larges extraits :

( texte intégral sur le site de l’ Académie française  http://www.academie-francaise.fr/actualites/reception-de-m-michel-zink-f37 )

Trois citations :

 « On ne choisit pas seul l’objet de son désir ; il est imposé par un médiateur. Au commencement n’est pas le désir, comme le pense Freud, mais l’imitation. »

« René Girard est revenu à la foi et à l’Église de son enfance. Non par sentimentalisme ou par élan mystique. C’était un rationaliste. Il y est revenu parce que sa théorie l’y ramenait. Il s’est converti lui-même. » …/…. « Oui, le Dieu de René Girard est le Dieu du Magnificat, qui « renverse les puissants de leur trône et exalte les humbles[28] ». Cela ne souffre aucun doute ».

Extraits

 Mesdames et Messieurs de l’Académie,

 . . . / . . . Pourquoi me donner la peine de convoquer de lointains prédécesseurs et le ridicule de parler de moi ? Celui auquel j’ai le redoutable honneur de succéder n’était-il pas lui-même un professeur, et, brièvement il est vrai, un médiéviste ? Je quitte donc enfin la scène pour la lui laisser tout entière.

Laboureur d’un sillon creusé toute une vie, penseur d’une théorie offrant peu de prise au doute, René Girard intimide. Réduit à ses grandes lignes, son parcours ne paraît pas incompatible avec une certaine rigidité, … / … Il s’est décrit comme un écolier, puis un lycéen chahuteur. … / … À quoi bon avoir été un enfant turbulent si c’est pour devenir un jeune homme docile ? Mais docile, il ne l’est pas vraiment. On peut n’en faire qu’à sa tête sans être un révolté ni cesser pour autant d’honorer son père et sa mère. Telle est même la véritable liberté. … / … . En 1947, il prend le large et s’embarque pour les États-Unis. Le voilà assistant de français à l’université d’Indiana à Bloomington, premier poste dans une de ces universités américaines qu’il ne quittera plus.

/… En 1958 il est recruté par l’université Johns Hopkins, à Baltimore, où le grand Leo Spitzer est encore présent et où il se lie d’amitié avec un autre jeune professeur français, Michel Serres, l’ami d’une vie entière. Il y enseigne de 1958 à 1968 et de 1976 à 1981. … / …

Deux éléments importants [ de son CV ] : Dès les années de Bloomington il entreprend de penser la violence. Il ne le fait pas à travers une réflexion historique ou politique, mais, dit-il, à travers les écrits de Malraux portant sur l’adaptation de l’art au déchaînement de la violence qu’a connu le xxe siècle. Point de départ très caractéristique de sa pensée.

Le second élément est moins surprenant, mais tout aussi caractéristique. En 1951, René Girard se marie. Celle qu’il épouse, Martha McCullough, est de l’Indiana. Ils fondent une famille américaine : leurs trois enfants et leurs neuf petits-enfants vivent aux États-Unis. Sa femme partagera toute leur vie son cheminement intellectuel et spirituel. Elle est méthodiste. Ils se sont mariés dans cette confession. Plus tard, leurs enfants recevront le baptême et eux une bénédiction nuptiale catholiques.

René Girard n’était pas docile. Mais il était fidèle. Il est revenu à la foi et à l’Église de son enfance. Non par sentimentalisme ou par élan mystique. C’était un rationaliste. Il y est revenu parce que sa théorie l’y ramenait. Il s’est converti lui-même. … / …

René Girard s’est lancé dans l’aventure américaine par amour de la littérature. Le livre qui, en donnant une première formulation à sa théorie, l’a placé d’un coup au premier rang de la scène intellectuelle se fonde uniquement sur l’analyse de grandes œuvres littérairesDon Quichotte, Madame Bovary, Le Rouge et le Noir, À la recherche du temps perdu et surtout Dans le souterrain et  L’Éternel Mari, de Dostoïevski. Ce livre, c’est, en 1961, Mensonge romantique et vérité romanesque. …

Dès ce livre l’idée essentielle est en place : on ne choisit pas seul l’objet de son désir ; il est imposé par un médiateur. Au commencement n’est pas le désir, comme le pense Freud, mais l’imitation. On désire ce qu’on voit l’autre désirer. Si cet autre est lointain ou fictif, il n’est qu’un modèle : don Quichotte veut être chevalier errant à l’imitation d’Amadis de Gaule, Julien Sorel réussir à l’imitation de Napoléon. Si l’autre est réel et proche, il devient nécessairement un rival, puisque le désir se fixe sur ce que cet autre désire ou sur ce qu’on croit qu’il désire ou sur ce qu’il vous laisse croire qu’il désire. Lui-même peut d’ailleurs se mettre à désirer ce que vous croyez qu’il désire en vous voyant le désirer. La vanité stendhalienne et le snobisme proustien n’ont pas d’autre moteur. L’éternel mari ne peut désirer sa femme que si d’autres la désirent. Il ne cesse donc de provoquer leur désir, comme s’il recherchait l’infortune qu’il ne manque pas de s’attirer. La coquette, dans son narcissisme, donne l’impression de se désirer elle-même. Elle se rend ainsi désirable en se constituant elle-même en médiateur et en rival, comme le font aussi les jeunes filles de Balbec, dont la petite bande s’affiche comme refermée sur elle-même et se suffisant à elle-même.

Qu’il existe un désir mimétique, nous en sommes aisément persuadés. Il suffit de considérer – prenons un exemple au hasard – un candidat à l’Académie française. Que le désir mimétique entraîne une rivalité mimétique est tout aussi clair. Il suffit de considérer – prenons un exemple au hasard – deux candidats à l’Académie française. Mais le désir est-il toujours mimétique ? René Girard l’affirme contre Freud. Cependant, ses adversaires véritables et désignés, ceux qui justifient le titre Mensonge romantique et vérité romanesque, sont à ce stade ceux qu’il appelle les romantiques. Leur mensonge est de laisser croire qu’on ne doit son désir qu’à soi-même. Ce mensonge est démasqué par les grands romanciers, et par eux seuls : « Seuls les romanciers révèlent la nature imitative du désir[2]. » La vérité se trouve dans la littérature, et non chez les philosophes, les penseurs, les théoriciens. Aux yeux de René Girard, le spectre du romantisme est large. Dans une phrase étonnante qui énumère ses principaux représentants, il le fait aller de Chamisso à Sartre. Qu’est-ce donc que ce romantisme qui englobe l’existentialisme ? C’est, dit-il, le « solipsisme ». Sont romantiques tous ceux qui se surestiment au point de se croire capables d’inventer et de choisir seuls, librement, leurs engagements et leurs désirs. René Girard a une aversion spontanée envers tous ceux qui font trop grand cas de leur propre personne. C’est un moraliste.Le premier obstacle à ladécouverte de la vérité est pour lui l’orgueil : « Dès que le sujet désirant perçoit le rôle de l’imitation dans son propre désir, il doit renoncer au désir ou renoncer à son orgueil[3]. » Certains entendront dans cette phrase une tonalité religieuse. Ils auront raison. Non seulement parce que depuis saint Augustin, l’orgueil est considéré comme la source de tout péché et la racine de tous les maux[4]. Mais aussi parce que cette phrase, sous la plume de René Girard, prélude à une méditation sur le Christ, fondée sur Les Démons de Dostoïevski et sur certains passages de Nietzsche, méditation qui prépare elle-même la conclusion de l’ouvrage, dont le point de départ est un commentaire prodigieux de l’épisode déconcertant du démoniaque de Gérasa dans l’Évangile de Marc. Épisode déconcertant, mais sur lequel René Girard ne cessera de revenir et qui deviendra un point d’ancrage de sa pensée. Son livre sur la littérature s’achève par une réflexion sur l’enseignement du Christ. La pensée girardienne est déjà présente de son origine à son aboutissement.

La littérature a permis à René Girard de démentir les théories qui ne font pas appel au mimétisme. Reste à montrer que la théorie du mimétisme s’applique de façon universelle. Cette démarche, d’ordre anthropologique, est en 1972 celle de La Violence et le Sacré. Pour René Girard, les mythes des diverses civilisations ne s’expliquent ni par la théorie psychanalytique ni par la mise au jour de structures dont le fonctionnement commanderait l’organisation sociale et ses représentations, quoi qu’en disent les deux observateurs prodigieusement perspicaces que sont à ses yeux Freud et Lévi-Strauss, le second ayant droit à des amabilités et à des prudences de langage auxquelles notre auteur s’astreint rarement. René Girard est convaincu que les mythes gardent la mémoire d’événements réels. Hypothèse hors mode, et même au parfum d’évhémérisme [note de lecture,Doctrine selon laquelle les dieux de la mythologie étaient des personnages humains divinisés après leur mort ], hypothèse provocante en ces années où le langage n’était supposé renvoyer qu’à lui-même et où la seule idée qu’il pût avoir un référent paraissait ridicule. C’est cette pose intellectuelle caractéristique des années 1970, et non plus le romantisme solipsiste, que La Violence et le Sacré prend pour cible, « ce terrorisme du langage à la fois souverain et nul[5] » On n’échappe pas à la rivalité mimétique : chaque livre de René Girard se découvre un adversaire dans le courant intellectuel dominant au moment où il est écrit.

De quels événements réels les mythes conservent-ils un souvenir déformé, et pourquoi ce souvenir est-il déformé ? Incapables d’identifier la violence mimétique qui s’exacerbe inexorablement, puisque plus les adversaires se ressemblent, plus ils s’opposent, et inversement, les sociétés, menacées par elle, désignent comme son responsable un individu ou un groupe, qu’elles chassent ou tuent. Comme tous se sont unis contre cette victime émissaire, la paix revient provisoirement. Cet effet bénéfique, on l’attribue aussi à la victime sacrifiée, qu’on sacralise en même temps qu’on la rejette et qu’on invoquera dès lors chaque fois que la violence mimétique reparaîtra, comme elle ne manquera pas de le faire. Le sacré s’enracinerait donc toujours dans la violence et pratiquerait toujours une violence supposée purificatrice.

C’est ainsi que naîtraient et que s’expliqueraient les mythes de toutes les civilisations. Mais aucun de ces mythes n’avoue ce processus. Tous au contraire le dissimulent, puisque tous, de celui d’Œdipe aux mythes amérindiens, reproduisent le point de vue des persécuteurs, persuadés de la culpabilité de la victime émissaire, qui n’est plus là pour présenter sa version des faits ou qui se laisse persuader de sa culpabilité, comme Œdipe.

Dans le langage courant, on parle de « bouc émissaire ». Cette expression, qui donnera son titre à un livre ultérieur de René Girard, est éclairée par le mot grec φαρμακος, [ pharmakos ndl] qui désigne un sorcier maléfique mais aussi guérisseur. La traduction grecque de la Bible, dite des Septante, l’applique au bouc que, dans le Lévitique, on charge de tous les péchés du peuple d’Israël avant de l’expulser et de le chasser dans le désert[6]. Or, la Bible ne dissimule pas que ce bouc, qui purifie la communauté de ses péchés en les emportant au loin, est lui-même innocent. La Bible sait et révèle que le bouc émissaire est innocent.Parmi tous les mythes, toutes les religions et toutes les croyances du monde, la Bible a l’originalité de raconter l’histoire du point de vue des victimes, de faire entendre leur voix, de se prolonger dans une religion, le christianisme, qui fait de Dieu incarné une victime et qui place dans sa bouche un enseignement révélant « des choses cachées depuis la fondation du monde », comme le dit l’Évangile de Matthieu[7]. Cette révélation, selon René Girard, est que l’origine de la violence est dans la rivalité mimétique, que la victime émissaire est donc innocente et que la violence dont elle est l’objet est injuste et inutile.

Des choses cachées depuis la fondation du mondec’est, en 1978, le titre du livre d’entretiens de René Girard avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort. C’est le livre où sa pensée trouve son expression complète, le livre où sont révélées les choses cachées depuis le début de son cheminement. À partir de là, ses ouvrages précisent tel ou tel aspect, poursuivent la réflexion du côté anthropologique, comme dans Le Bouc émissaire, ou du côté de la compréhension du texte biblique, comme dans La Route antique des hommes pervers, sur le livre de Job et plus tard dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, ou encore, l’heure du pessimisme venue, vers des prolongements apocalyptiques, comme dans le livre d’entretiens avec Benoît Chantre Achever Clausewitz, mais l’essentiel est dit.

La Bible fait entendre la voix des victimes et clame leur innocence. Elle répète que la justice est du côté du faible et de l’opprimé, de l’humilié et de l’offensé. « Un pauvre a crié, Dieu écoute » : les psaumes ne cessent de faire entendre ce cri. Et, plus fort que tous les cris, retentit le silence de l’agneau mené à l’abattoir, le silence de la dégradation absolue, le silence de celui qui endure depuis toujours le mépris, sans beauté, sans apparence, à qui on arrache la barbe et qui ne détourne pas son visage des outrages et des crachats, le silence du serviteur souffrant d’Isaïe[8], préfiguration du Christ, comme l’est aussi le supplicié outragé du psaume 21. Cette double préfiguration, ce n’est pas René Girard qui l’invente. Elle est explicitement revendiquée par les Évangiles, qui scandent le récit de la Passion par des citations du psaume 21 pris à l’envers, jusqu’à son premier verset qui devient la dernière parole du Christ en croix : « Eli, Eli, lamma sabacthani ?Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné[9] ? », parole de souffrance et de déréliction qui, selon la philosophe Simone Weil, « est la preuve qu’il y a dans le christianisme quelque chose de divin ». Quant à la préfiguration du Christ dans la figure du serviteur souffrant, elle est tout aussi explicitement revendiquée au début des Actes des Apôtres dans l’épisode de la conversion de l’eunuque de la reine Candace par Philippe, qui lui explique le texte d’Isaïe (« Comme une brebis il a été conduit à la boucherie, comme un agneau muet devant celui qui le tond, ainsi il n’ouvre pas la bouche, dans son abaissement la justice lui a été déniée[10] »). Elle l’est aussi dans l’Évangile de Matthieu, qui se réfère toutefois, non au martyre accepté par le serviteur, mais à son refus de triompher de la faiblesse par la force (« Il ne brisera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui vacille[11] »).

En revanche, ce qui dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament n’avait jamais paru jusque-là explicite à personne, … c’est que la lente maturation de la Bible s’acheminait tout entière vers la révélation que toute violence est mimétique et qu’elle s’exerce aux dépens d’une victime émissaire innocente. Cette révélation, René Girard en trouve dans les Évangiles l’expression complète et elle constitue pour lui le message même du Christ. Il met au jour ce message partout, avec une virtuosité confondante dans la pratique de l’explication de texte. Fondamentalement, il voit dans le commandement premier du christianisme « Tu aimeras ton prochain comme toi-même[12] » l’équivalent, sous une formulation positive, des interdits détaillés par le dernier commandement du Décalogue[13], qui se résume en : « Tu ne désireras rien qui appartienne à ton prochain », ce qui est pour René Girard une façon de dire : « Tu n’entreras pas en conflit avec ton prochain en partageant son désir. » Il écrit : « Le prochain est le modèle de nos désirs[14]. »

Et il en tire des conclusions radicales touchant l’influence du christianisme sur l’histoire de l’humanité. Relevant le contraste entre les passages où Jésus, « doux et humble de cœur[15] », dit apporter la paix et ceux où il annonce qu’il provoquera, jusqu’au sein des familles, des dissensions entraînant des persécutions[16], René Girard suppose que Jésus a d’abord pensé qu’il lui suffirait de révéler l’origine mimétique de la violence pour la faire disparaître avant de constater que ce n’était pas le cas et que son enseignement, à demi reçu sans être vraiment compris, aurait au contraire d’abord pour effet d’exacerber cette violence en ébranlant la croyance au mythe de la victime émissaire et en interdisant l’apaisement temporaire de la violence qu’elle procure. De fait, dit René Girard, partout où le christianisme s’est implanté, aucun mythe nouveau lié à la victime émissaire n’a pu prendre corps, mais les violences contre elle se sont au contraire amplifiées. La mémoire de ces violences ne s’est plus conservée à travers des mythes qui les travestissent et les voilent, mais ouvertement dans des récits de persécution qui les justifient.

/ … .

Ce qui compte est aujourd’hui, sous nos yeux, l’exacerbation continue de la violence, qui nous semble avoir atteint au xxe siècle un apogée et semble vérifier sur ce point la théorie de René Girard. L’humanité reconnaîtra-t-elle enfin que toute persécution est inutile, car toute victime émissaire est innocente ? L’espoir est que, si la violence se déchaîne plus que jamais, la conscience que nous en avons et la réprobation qu’elle suscite augmentent aussi. Mais augmentent-elles ? …/… le terrorisme islamique révélait que la réprobation de la violence n’est nullement une valeur qui s’impose à tous et que des forces importantes dans le monde sont mues par la conviction que leurs victimes arbitrairement désignées sont coupables et que leur élimination peut apporter la forme de paix, s’il est permis de lui donner ce nom, à laquelle aspirent ceux qui s’en réclament.

Nous savons aujourd’hui qu’il nous faudra vivre longtemps avec cette violence et, pour certains d’entre nous, en mourir. Nous pouvons cependant espérer qu’elle n’aura pas le dernier mot. Mais, si elle est la plus sanglante, elle n’est peut-être pas la pire illustration actuelle de la violence mimétique. Aujourd’hui,tous les braves gens du monde, chez eux et devant leur écran, peuvent être poussés au déchaînement du ressentiment, de la rancœur, de la fureur et accabler instantanément avec une efficacité inouïe toute victime émissaire qu’on leur désigne. Chacun peut déverser d’un clic sur qui lui plaît des torrents de haine et de boue en toute impunité, encouragé par la violence des autres, heureux de montrer qu’il peut renchérir sur eux dans le venin, dans l’insulte, dans la menace. Chacun est la victime émissaire de tous et tous le sont de chacun. Adolescents harcelés sur les réseaux sociaux, personnalités en vue ou parfaits inconnus devenant en une heure un objet de vindicte dans le monde entier pour une photo, pour un mot, pour une plaisanterie où la malice et la stupidité auront tôt fait de suspecter une adhésion trop tiède au conformisme moral, pour une rumeur, pour rien, et qui meurent de honte, parfois à la lettre : tous témoignent sans le savoir que René Girard était malheureusement dans le vrai, lui qui écrivait que la honte est « le sentiment mimétique par excellence[18] ». Il nous a quittés avant d’avoir vu le déferlement le plus bas de la violence mimétique.

Mais à quoi bon redire ce que chacun de nous ne sait, hélas, que trop ? Comment aussi, après des propos graves, me donner le ridicule de paraître romantique, au sens que René Girard donne à ce mot, en prenant la parole, une dernière fois, en mon propre nom ? . . . / . . .[ Sa communication ] portait sur le Chevalier au Lion, de Chrétien de Troyes, exemple parfait du désir et de la rivalité mimétiques. Yvain désire affronter l’aventure de la fontaine enchantée par imitation de son cousin Calogrenant, en devançant les autres chevaliers du roi Arthur, qui tous partagent ce désir. Vainqueur d’Esclados le Roux, le défenseur de la fontaine, qu’il blesse mortellement, il imite le désir de son rival en s’éprenant de sa veuve Landine, qu’il épouse. Mais il la laisse bien vite dans son château au fond de la forêt de Brocéliande, poussé par le désir d’imiter la vie brillante, chevaleresque et mondaine de son ami Gauvain, le neveu du roi Arthur. Il le paiera cher. Pourtant, quel lecteur du roman ne discerne pas un autre amour, qui précède celui d’Yvain pour Landine et le favorise, un amour qui veille sur Yvain et le protège, un amour que celle qui l’éprouve n’avoue jamais, auquel celui qui en est l’objet semble aveugle et que le poète affecte d’ignorer, celui de Lunete (« Petite Lune »), la suivante de Landine, pour Yvain ? C’est un amour sans mimétisme, sans rivalité et sans violence, un amour vrai. Mais si Landine s’éprend si vite de celui qui a tué son mari, n’est-ce pas parce qu’elle devine les sentiments de Lunete et les imite ? Le maître a toujours raison.

Je m’égare à nouveau. Pourquoi étais-je, il y a plus de trente ans, si ému de voir et d’écouter René Girard en chair et en os ? Parce que sa théorie me séduisait, comme tant d’autres, mais surtout parce qu’il me faisait entendre la voix de la liberté. Dans les années 1970 et 1980, il fallait une liberté et une audace peu communes pour prendre au sérieux les auteurs, les textes, les mythes, les peuples, pour ne pas les manipuler avec les pincettes condescendantes des sciences sociales, pour ne pas considérer a priori qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils disent ni pourquoi ils le disent et que nous sommes bien obligés de penser à la place de ces demeurés : « Nous rejetons sans hésiter le sens que l’auteur donne à son texte. Nous affirmons qu’il ne sait pas ce qu’il dit. À plusieurs siècles de distance, nous autres modernes le savons mieux que lui et nous sommes capables de rectifier son dire[19]. »

Mais la voix de la liberté, je l’entendais surtout chez un auteur capable de prendre au sérieux la Bible et le Nouveau Testament, de l’avouer paisiblement, de ne pas « siéger avec ceux qui ricanent », comme dit le psaume 1, et d’écrire : « Pour se faire accepter dans les milieux intellectuels, pour “montrer patte blanche”, il faut réagir à toute mention des Écritures judéo-chrétiennes par le coup de pied de l’âne aussi rituel et aussi automatique qu’un réflexe pavlovien[20]. »

Combien je la trouvais littéralement bouleversante, cette voix téméraire et assurée qui ne cherchait pas à montrer que la vérité de sa théorie lui permettait de s’appliquer aux Écritures judéo-chrétiennes comme au reste, mais qui affirmait que la vérité de la Révélation judéo-chrétienne montrait la vérité de sa théorie !

/…. Les fulgurations de la littérature ont fait surgir aux yeux de René Girard une vérité, dont le déni par les mythes lui a confirmé a contrario l’importance. L’enseignement du Christ, préparé par l’Ancien Testament, l’a convaincu que cette vérité-là était la clé de la violence humaine. Le professeur René Girard n’aurait rien trouvé si Notre Seigneur Jésus-Christ n’avait déjà tout dit.

La pensée de René Girard suppose-t-elle la foi ? Suppose-t-elle une adhésion à la Révélation du judaïsme et à celle du christianisme ? La question paraît brutale. Elle offense aujourd’hui l’oreille comme l’aurait fait naguère une obscénité, car la pudibonderie s’est déplacée. Elle est pourtant inévitable et il n’est pas si facile d’y répondre. … Sandor Goodhart écrit : « Girard ne nous fournit ni une éthique ni une théologie. Ses propres croyances personnelles à propos du christianisme sont tout à fait séparables de la théorie anthropologique qu’il retrouve dans l’Évangile. On peut être juif, chrétien, musulman, hindou ou bouddhiste, et être en même temps girardien[21]. »

Affirmation d’autant moins réfutable qu’il serait incorrect de la réfuter. Mais affirmation destructrice d’une pensée qui, si elle n’est pas chrétienne, est partielle. Les admirables analyses littéraires de Mensonge romantique et vérité romanesque sont indubitablement justes, appliquées chacune au texte qu’elle éclaire. Mais, sans l’appui qu’elle prend sur le christianisme, la « théorie anthropologique » menace ruine.

Cette théorie n’a pourtant pas besoin, dira-t-on, de faire appel à une révélation divine. René Girard lui-même le suggère à l’occasion. … / … rien n’empêche certes le chrétien de voir en lui [Le Christ ] Dieu incarné, acceptant la Passion pour révéler aux hommes l’origine de leur propre violence, mais il peut aussi bien être « l’homme admirable » de Renan, se vouant à une mission tout humaine. Mais ce n’est pas ce que René Girard finit par dire. Sa conviction, exprimée à plusieurs reprises, est que la Révélation chrétienne telle qu’il l’entend dépassait les capacités de la perspicacité humaine :

« Au lieu de lire les mythes à la lumière des Évangiles, ce sont les Évangiles qu’on a toujours lus à la lumière des mythes. Face à la démystification prodigieuse opérée par les Évangiles, nos démystifications à nous ne sont que des ébauches dérisoires et peut-être aussi les obstacles rusés que dresse forcément notre esprit contre la Révélation évangélique[22]. » …/…

De leur côté, juifs et chrétiens peuvent récuser l’appui que René Girard pense trouver dans le judéo-christianisme. Les juifs peuvent lui objecter qu’il se fonde, certes, sur la Bible, mais qu’il la lit en chrétien, comme un Ancien Testament dont le Nouveau Testament est l’accomplissement. Les chrétiens peuvent le suspecter de chercher dans le message du Christ un enseignement d’ordre intellectuel, qu’il s’agit d’abord de comprendre, attitude qui s’apparenterait pour eux à une gnose. Que fait-il de la parole du Christ : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux tout petits[24] » ?

Mais il ne l’ignore pas, cette parole. Il l’ignore si peu qu’elle est au cœur de son livre Je vois Satan tomber comme l’éclair (les deux phrases sont voisines et s’enchaînent presque dans l’Évangile de Luc). Même si son humilité ne saute pas aux yeux de tous, René Girard se voit du côté des petits et des simples contre l’orgueil des « romantiques », qui imposent leur personne, et celui des savants, qui imposent leur savoir. Il cherche la vérité en prenant garde de ne pas se croire a priori plus perspicace que les voix qu’il écoute et les textes qu’il lit. Cette vérité, sa vérité, elle lui est apparue d’abord dans l’immanence et la fragmentation du roman, non dans l’arrogante construction du penseur. Aussi bien, sa compétence est du côté de la littérature, seul domaine où il travaille de première main. Il est animé par deux convictions. La première est que la compréhension purement intellectuelle du mécanisme qui conduit du désir à la rivalité, puis à la violence mimétiques ne porte nullement remède à cette violence, si chacun n’a pas l’humilité de se changer soi-même par ce qu’on appelait jadis la conversion du cœur. En effet : « Aucune démarche seulement intellectuelle, aucune expérience de type philosophique ne pourra jamais procurer à un individu la moindre victoire sur le désir mimétique et la passion victimaire[25]. »

Sa seconde conviction est que « la vision des vaincus » (c’est le titre d’un livre de Nathan Wachtel) est véridique et que, selon le mot de Simone Weil, la justice est l’éternelle fugitive du camp des vainqueurs. Tout se tient. « Un pauvre a crié, Dieu écoute » et celui qui a grandi sans apparence ni beauté, méprisé de tous, celui qui tend le dos à ceux qui le frappent et les joues à ceux qui lui arrachent la barbe, celui qui ne soustrait pas sa face aux outrages et aux crachats, celui qui est défiguré au point de n’avoir plus apparence humaine et de susciter la stupéfaction horrifiée de la foule[26], alors que « c’étaient nos souffrances qu’il portait[27] », ajoute Isaïe, celui-là, victime innocente, porte la vérité de Dieu et en est la révélation.

Oui, le Dieu de René Girard est le Dieu du Magnificat, qui « renverse les puissants de leur trône et exalte les humbles[28] ». Cela ne souffre aucun doute. Dans un texte de son Cahier de L’Herne sur « Satan et le scandale », qui sont les deux termes par lesquels, selon lui, les Évangiles désignent la rivalité mimétique, il écrit : « Pour devenir la proie du scandale et de son propagateur (Satan), il suffit de préférer à la gloire qui vient de Dieu la gloire qui vient des hommes[29]. »

En lisant cette phrase, je me regarde tel que je suis en cet instant, au milieu de vous. Et je me tais.

Quand Laurence Rossignol compromet la République

Laurence Rossignol, secrétaire d’État auprès de la ministre des affaires sociales et de la santé,  sait-elle  qu’elle favorise le retour des grandes tyrannies  en  se faisant complice de cette vielle  et fausse idée d’un humanisme  qui grandirait en s’opposant  à la nature ?

« Ce qui marque l’humanisme moderne c’est que la Nature est tout sauf une norme morale…. La loi des Hommes le permet, la loi de la Nature l’interdit… La Nature était un fardeau pour nous »   Sénat 5 juin 2014.

(suite…)

L’homme au coeur du débat

Accès accueil et articles récents

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Les débats récents à propos du mariage pour tous, ou plutôt  les nombreuses difficultés  et incompréhensions qui de toute part semblent  rendre tout débat impossible,  nous amènent  à prendre  un peu de recul  et à nous interroger.

Nous avons l’impression sincère  de dialoguer, c’est à dire d’écouter, parfois de nous laisser déranger par l’autre  et enfin de compte de raisonner, et de chercher nous mêmes à convaincre avec des arguments. Nos arguments sont logiques certes, mais ils s’appuient sur une vision du monde  qui  est fondamentalement  étrangère (suite…)

Science et foi, le cas épineux de l’Evolution

Science et foi, le cas épineux  de l’Evolution dans Anthropologie main-creation-henry-corta-150x150

Liturgie du silence Henry Corta

Comment concilier Evolution et Création ?

Comment concilier Science et Foi ?

 

Vous trouverez  ici  plusieurs articles pour vous former, ou pour vous aider à informer autour de vous.

 Ceci dans une démarche  raisonnée et respectueuse  des sciences  et de la foi chrétienne.

               A propos des cahiers Disputatio Evolution & Christianisme

              Evolution et Création exposé power point                      téléchargeable

              Evolution versus Création exposé collège et secondes  téléchargeable

              Le cas épineux de l’Evolution   résumé

              Le cas épineux de l’Evolution   article complet

              Sciences de l’univers et problèmes métaphysiques  C. Tresmontant notes de lecture

              Evolution et christianisme  d’après M J Nicolas- notes de lecture

     L’idée de création au fil des siècles ( Draft)

     D’Aristote à  Darwin et retourd’après E Gilson ( Draft ) 

              Evolution et Création   ( Draft) 

          Bonne lecture ….!

 

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Amour et Responsabilité, le véritable amour est possible

Karol Wojtyla  évêque de Cracovie  révolutionne l’approche de l’amour humain.

Karol Wotyla  a écrit  « Amour et responsabilité »  dès 1957  alors qu’il était  encore professeur Amour et Responsabilité Editions Parole et Silencede philosophie (1).

Amour et responsabilité  est en effet une oeuvre de réflexion philosophique qui entend affirmer la valeur de la personne et de l’amour humain.

Le futur Jean Paul II  nous  montre  la grandeur de l’amour humain  et fin psychologue  en analyse les travers, il nous montre  le chemin qui de la naissance de l’amour conduit à son plein épanouissement qu’est le don de la personne. 

A ceux qui  aujourd’hui doutent  du mariage, de sa possibilité ou même  de son intérêt ou de sa viabilité,  la lecture d’ Amour et Responsabilité permettra de dégager pour eux mêmes les fondements  et la richesse d’une telle aventure.

 

En voici donc  un résumé   fichier pdf Amour et Responsabilité résumé ainsi  que  quelques extraits

L’ouvrage initialement publié par les Editions Stock était épuisé depuis de nombreuses années  

Il vient d’être réédité  aux éditions Parole et Silence !

 

…. si à l’origine de l’amour il n’y a que le plaisir et le profit, alors l’homme et la femme ne seront unis qu’aussi longtemps qu’ils en seront la sourceIl ne peut en effet y avoir de réciprocité véritable là où il n’y a que concupiscence et attitude utilitaire. La réciprocité véritable ne peut naître de deux égoïsmes.

L’amour se forme en passant par l’attrait, le désir de l’autre et la bienveillance, mais l’amour bien plus qu’une tendance est la rencontre, l’union de deux personnes. Ce qui suppose sympathie et amitié.

L’amour sponsal dépasse tous ces aspects et consiste dans le don mutuel des personnes.

Se « donner », c’est plus que « vouloir du bien »…..

 

…..En raison de sa nature, toute personne est incommunicable et inaliénable et tend au plein épanouissement d’elle-même. Ce plein épanouissement trouve sa réalisation grâce à l’amour,

cependant l’amour le plus complet s’exprime précisément dans le don de soi-même.

 

(1)  L’ouvrage ne sera publié qu’en 1960

 

 

 

 

L’anthropologie chrétienne dans l’enseignement de Jean Paul II

Cet article du Professeur Graham Rose de Johannesburg a été trouvé sur http://www.clerus.org/clerus/dati/2003-11/05-13/03Pa25FR.html
vu son aspect synthétique et méthodique, il méritait d’être cité, ce qui est fait dans son intégralité.

Introduction

Suivant en cela l’enseignement du Pape, qui a toujours mis l’accent sur la personne concrète, nous allons commencer par saluer la personne, Karol Wojtyla. Je rends hommage à sa famille, à sa foi et à sa Pologne bien-aimée, qui l’ont façonné. À l’occasion du cinquantième anniversaire de son ordination sacerdotale en 1996, il a rappelé qu’il a eu l’occasion de connaître  » pour ainsi dire, de l’intérieur  » tant le nazisme que le communisme (1). Ce fut certainement pour lui une expérience formatrice. À propos des diverses influences intellectuelles qui ont contribué à former la pensée anthropologique du Pape, un commentateur décrit  » son immersion en Thomas d’Aquin, son recours à la méthode phénoménologique pour saisir et décrire la richesse des expériences spirituelles, sa perspective personnaliste sur l’épanouissement humain, et son attention théologique centrée sur l’Incarnation, considérée comme la clé de la nature et de la destinée de l’homme  » (2). (suite…)

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